15/11/2008

Un amour de Moore

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La semaine dernière, la ministre de la Culture a fait commandeur quelqu'un qui l'était déjà. Ce qui n'a pas pour autant entaché le plaisir du récipiendaire, Roger Moore, qui incarna à l'écran le commandeur Bond sept fois, de 1973 à 1985. Il a même confié à Christine Albanel que les Arts et les Lettres représentaient « plus pour [lui] que de remporter un oscar ». James a toujours su parler aux femmes. Sept fois 007 : les amateurs de numérologie verront peut-être là l'explication de la santé féline de cet homme à l'élégance racée, en visite à Paris cravaté de rose pour la promotion de ses Mémoires. Précis et croustillants. Drôles et libres.

Où l'on découvre notamment l'envers du mythe James Bond. Les gadgets de l'agent secret ? Ils ne fonctionnaient jamais. Tenez, la scène de « Vivre et laisser mourir » où James, à l'aide de sa montre aimantée, fait glisser la fermeture de la robe de Miss Caruso, en murmurant, très brushingué : « J'ai un tel magnétisme, chérie... » Eh bien, il fallut ajouter un fil de fer pour dénuder la dame, les capacités magnétiques de la montre s'étant montrées fort décevantes. Et le moment où Solitaire, dans le même film, se donne enfin à James : ils portaient sous les draps des chaussettes de football, parce qu'il faisait trop froid... Le rêve de servir secrètement Sa Majesté en prend un coup. Surtout quand on voit comment on traita l'acteur sur le tournage de « L'homme au pistolet d'or », en Thaïlande : « Un trou dans le sol figurait les toilettes et la douche, avec un seau à remplir en guise de chasse d'eau », raconte Moore. « Je racontais en plaisantant à Cubby [Albert Broccoli, le producteur de la série, NDLR] que je pouvais ainsi simultanément être accroupi au-dessus du trou, me brosser les dents, prendre ma douche et me raser. » En entendant en prime Christopher Lee, qui jouait Scaramanga, l'homme au troisième téton, chanter Carmen en s'enduisant de fond de teint parce qu'il était censé habiter Phuket et avoir l'air bronzé. Heureusement qu'il y avait, comme l'écrit Moore poétiquement, « cette mer d'un calme absolu et de temps en temps des poissons volants sautant par-dessus le bateau, tandis que nous voguions vers les petites îles surgies de l'eau tels des pénis marins ». Ça valait bien les Arts et les Lettres.

« El Santo ! »

Une dernière ? L'interprète de Requin, le méchant aux mâchoires d'acier de « L'espion qui m'aimait », souffrait de vertige. Lorsqu'on lui annonça qu'il devait marcher sur des échafaudages dans un temple égyptien, il blêmit : « J'ai déjà peur du haut de mes 2,18 mètres ! » Ah, ce qu'on s'amusait bien, en ces temps où James Bond n'affectait pas la froideur sépulcrale d'un veuf inconsolable et blond ! Mais Roger Moore ne fut pas seulement le meilleur des James Bond (si, si), ce fut aussi le Saint et le Brett Sinclair d'« Amicalement vôtre ». Et là aussi, ça dépote côté révélations : sur Tony Curtis, arrêté pour possession de cannabis dès le premier jour de tournage. Et qui méprisa ouvertement la télévision jusqu'au jour où un déluge de touristes espagnols, reconnaissant Roger Moore à Monte-Carlo, s'abattit sur lui en criant « El Santo ! El Santo ! » Evoquera t-on aussi les dîners fins d'Errol Flynn, pimentés par la présence d'un dénommé « OK Freddy » très outillé ? Non, pas ici.

Bref, il y a là du scoop-l'invincible James Bond est obsédé par la maladie et n'aime pas les armes à feu-et de la bonne humeur. A l'image de cet amour de Moore, d'une courtoisie toute britannique. On ne lui en veut que sur deux points : prétendre qu'il n'a pas vu « Quantum of Solace » et qu'il abhorre le foie gras. Pour le reste, quelqu'un qui remercie son proctologue à la fin d'un livre ne peut être qu'un type bien.

© Le Point - 13 novembre 2008

Écrit par Marie-France Vienne | Lien permanent | Commentaires (0) |

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